• Cirques

     

     

    Mon père est l’homme le plus fort du monde.

    Ma maison est un château.

    Le cirque ment.

     

    Ma maison est en haut d’une colline, au bout d’une rue isolée. D’autres maisons auraient dû être construites alentours, mais des raisons financières ont stoppé net les travaux. Ici, des trous de tracteurs se remplissent d’eau, faisant office de mare avec têtards et faux moustiques, ceux qui marchent sur l’eau. Je connais les mouches, les moustiques et les libellules : les libellules sont comme les tigres. Elles sont belles, carnivores, et elles mangent les moustiques. Évidemment, je connais aussi les coccinelles ou les sauterelles, mais des insectes qui volent, je sais le nom de ces trois là. Des cousins aussi, il sont comme des moustiques, mais gros et stupides, qui volent mal. Je n’aime pas les cousins. D’ailleurs, les miens, je n’en ai pas. Il y a aussi des habitations à moitié construites, des bouts de mur qui font des forteresses idéales. J’y joue seul ou avec mes chiens, ou avec mon chat. Si ce n’est que mon chat joue rarement : il regarde ou il chasse. Mais il n’est jamais loin.

    Le cirque a débarqué en plein milieu de l’hiver. Un chapiteau bleu était plié dans un camion bleu. L’intérieur du chapiteau est rouge. Des caravanes contennaient des gens. Certaines caravanes étaient des cages avec des animaux. Les barreaux étaient recouverte par des tissus en plastique, comme des nappes de cuisine, avec des dessins représentant l’animal caché derrière. Il me tardaient de les voir. Cette nuit là, je n’ai pas dormi. Les chiens non plus : ils sentaient les fauves. Eux ne sont plus des fauves mais des animaux domestiques. Mon père m’a expliqué la différence. Il est d’accord aussi avec moi, qu’un animal domestique peut redevenir une bête fauve. Cette idée l’a rendu triste. Moi j’aime bien. Je lui ai demandé si le chat est un animal domestique ou une bête fauve. Il m’a dit les deux. Je le savais déjà, mais j’aime bien l’entendre dire. Je lui ai aussi demandé, pour les vaches que l’on mange, il m’a répondu que la vie des herbivores n’étaient pas très drôle. Un drôle de réponse en tout cas.

    Cette nuit-là, il a plu, très fort. J’aime la pluie, aussi bien le bruit qu’elle fait que l’odeur qu’elle dégage. Que le monde dégage après la pluie. Mais surtout le bruit. Il me rassure. Ce sont les nuits ou le chat ne dort pas dehors mais sur mes pieds.

    Le matin il m’a fallu aller à l’école. Ma mère est toujours contente de me voir aimer l’école. Moi je suis toujours surpris que l’on puisse ne pas l’aimer. C’est un lieu simple. Je n’ai jamais compris que l’on puisse trouver cela dur. Mes copains sont Étienne, Boualem et Florence. Étienne est meilleur que moi en sport, pour le reste, je suis meilleur que tout le monde, mais comme je m’en fiche, on ne m’embête pas. Ce n’est pas comme pour Éric : tous le détestent parce qu’il fait premier de la classe, ou chouchou, ou lèche-botte. Une fois, je crois, François m’a traité de léche-botte. J’ai rigolé, puis je l’ai frappé. Il n’a jamais recommencé. L’instituteur m’a grondé, me disant que ce n’était pas bien car il ne fallait pas être violent, mais je n’ai pas été puni. Juste parce que je suis le premier de la classe. Je trouve ça idiot. Après tout, je l’ai quand même frappé. Et puis être premier de la classe, ce n’est pas une excuse – je ne fais rien pour ça. D’ailleurs, autrement, je m’ennuie.


    Extrait de Cirques, publié aux éditions Passage Piétons. 


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